La vieille de Noël

The old lay

J’ai rencontré cette vieille dame. C’était la veille de Noël, juste après la tombée de la nuit. Un 24 de décembre glacial, comme on en fait plus. Dedans, des lumières chaudes, une douce musique d’ambiance, une enivrante odeur de renne fumé, une chaleur un peu trop forte, un verre de Crémant glacé à se coller sur la joue ; au dehors, les escargots venteux, emmitouflés dans leur polaire de laine se disputaient les derniers espaces de lumière. Et, au milieu de cette marche silencieuse, sur le trottoir qui jouxtait notre maison, une ombre à trois pattes progressait à pas feutrés.

Je sortis donc et vis la vieille dame, qui se promenait seule, un soir de Noël. Je la connaissais, c’était l’une de mes voisines, une dame d’un certain âge, très aimable. Ce soir-là, je me fis la remarque qu’elle était fort bien habillée, et elle me demanda de l’accompagner jusqu’à son mari. Nous commencions à marcher et à échanger deux trois mots, quand je demandai à la dame le lieu exact où je devais la conduire. Elle me décrivit l’endroit, à l’autre bout de la ville. Impossible d’y aller à pieds, beaucoup trop loin, et une autoroute à traverser. Mais la dame insistait, encore et encore, sur l’itinéraire que nous devions emprunter. Je visualisais effectivement le trajet, il fallait couper à travers champs, passer le long du ruisseau et par un petit bout de forêt. Mais ni le champ, ni la forêt ni le ruisseau n’existaient plus, depuis très longtemps…

La dame semblait avoir oublié que les années avaient passé. Quelque chose clochait, son regard était déroutant de déséquilibre et de certitudes. Il semblait vouloir accrocher l’horizon, sans parvenir à le saisir. Malgré ces indices, son opiniâtreté finit de me convaincre… Je l’accompagnerais jusqu’à son mari !

Pensant devoir la conduire en voiture, je rentrai chez moi et demandai les clés de la voiture à mes parents. Quand ceux-ci m’interrogèrent sur mon comportement étrange — pourquoi leur fils les quittait le soir de Noël —, je leur racontai l’histoire de la vieille dame. Il se regardèrent et mirent à rire tous les deux, alors qu’une douce odeur de friture nous chatouillait déjà les narines. Il semblait qu’elle n’avait plus toute sa tête et je dus en tout état de cause la raccompagner chez elle. Je n’oublierai jamais ce moment, où je me trouvais devant sa porte, et qu’elle rentra chez elle. Sur la table de sa cuisine se trouvait un yaourt aux cerises , pas tout à fait terminé. Elle se pencha dans son frigo et se saisit du même dessert, qu’elle me tendit. Elle semblait vouloir m’inviter à une collation improvisée, autour d’un Danone hors saison. Mais je n’avais ni le temps ni l’envie de perdre ma soirée avec elle, alors qu’à seulement quelques pas de là m’attendait le meilleur moment de l’année. Elle avait si mal choisi son moment !

Je pris alors congés et rentrai chez moi. Je me replongeai, non sans un bonheur immense, dans cette maison légèrement trop chauffée, aux senteurs de Noël légèrement trop prononcées et à la musique un tantinet désuète.
Je crois que tout ce que la vieille dame cherchait, c’était un peu de compagnie un soir de fête. Elle avait, contrairement à ce que j’avais pu penser, très bien choisi sa soirée ! Tout ce qu’elle avait connu, son mari compris, avait disparu depuis longtemps. Et malgré mes interrogations, je ne sus jamais si elle était vraiment folle ou si elle avait simplement besoin de compagnie.

Quand je redescendis plus tard dans la soirée à la cave, pour chercher, que quoi nous réapprovisionner en bulles, et que j’allumai la lumière, je fus pris d’effroi en la voyant devant moi ! Elle semblait être apparue, au milieu de notre cave ! Ses grands yeux bleus m’imploraient, et elle me dit encore : « Je dois rejoindre mon mari, il m’attend… Pourriez-vous m’accompagner ? ».

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