La femme masquée

Fille masquée

J’ai rencontré cette femme. C’était le soir le plus froid de l’hiver, peut-être le plus glacial de toute ma vie. Elle était revêtue d’une belle robe de soirée bleue et d’un masque, de couleur violette, qui lui recouvrait le visage. De son verre se dégageaient quelques vapeurs qui l’avaient enivrée tout au long de la soirée. Trop peu pour que ses lèvres ne trahissent une quelconque maladresse mais suffisamment pour les mots lui viennent avec une aisance mordante.

Je fus immédiatement sous son charme. Si je croyais au coup de foudre, c’est à cela qu’il ressemblerait ! Mais celui-ci n’existe que dans les livres, dans les contes pour enfants, et au cinéma, dans les contes pour adultes. Tomber amoureux en une fraction de seconde, que la terre retienne son souffle, avoir trouvé la femme de ses rêves en un regard, qui pourrait y croire ?

Elle était d’une beauté rare. Sa bouche dessinait une courbe si parfaite qu’elle semblait avoir été volée à un peintre italien. Ses yeux étaient pétillants de vie, son esprit semblait d’une audace incroyable et ses mouvements étaient d’une rare fraîcheur. En me rapprochant d’elle, je sentis une odeur de tulipes jaunes et de tilleul. Une mélange alchimique qui me transporta d’un bout à l’autre de ma vie en un instant. J’étais un blond bouclé à salopette et un vieillard grisonnant dans un pantalon en tissu jaune. Et de partout que je fus, son regard me tenait captif.

Elle m’invita dans une joute verbale dont elle se savait déjà vainqueur. Elle me cherchait, me mordait quand j’osais lui répondre. Je ne pouvais trop lui tenir tête, préférant la laisser gagner du terrain sur moi pour mieux l’esquiver quand j’en avais l’occasion. La nuit passa comme cela, nos deux corps se rapprochaient toujours un peu plus. Quand, après sept heures d’une danse intense, elle se rapprocha de moi, glissa ses doigts autour de mon cœur, et tout en serrant de toutes ses forces me susurra à l’oreille : « voudrais-tu me faire visiter ? ».

Je ne crois pas au coup de foudre, on ne peut tomber amoureux instantanément. Moi, j’aurais eu besoin de presque sept heures pour cela…

La vieille de Noël

The old lay

J’ai rencontré cette vieille dame. C’était la veille de Noël, juste après la tombée de la nuit. Un 24 de décembre glacial, comme on en fait plus. Dedans, des lumières chaudes, une douce musique d’ambiance, une enivrante odeur de renne fumé, une chaleur un peu trop forte, un verre de Crémant glacé à se coller sur la joue ; au dehors, les escargots venteux, emmitouflés dans leur polaire de laine se disputaient les derniers espaces de lumière. Et, au milieu de cette marche silencieuse, sur le trottoir qui jouxtait notre maison, une ombre à trois pattes progressait à pas feutrés.

Je sortis donc et vis la vieille dame, qui se promenait seule, un soir de Noël. Je la connaissais, c’était l’une de mes voisines, une dame d’un certain âge, très aimable. Ce soir-là, je me fis la remarque qu’elle était fort bien habillée, et elle me demanda de l’accompagner jusqu’à son mari. Nous commencions à marcher et à échanger deux trois mots, quand je demandai à la dame le lieu exact où je devais la conduire. Elle me décrivit l’endroit, à l’autre bout de la ville. Impossible d’y aller à pieds, beaucoup trop loin, et une autoroute à traverser. Mais la dame insistait, encore et encore, sur l’itinéraire que nous devions emprunter. Je visualisais effectivement le trajet, il fallait couper à travers champs, passer le long du ruisseau et par un petit bout de forêt. Mais ni le champ, ni la forêt ni le ruisseau n’existaient plus, depuis très longtemps…

La dame semblait avoir oublié que les années avaient passé. Quelque chose clochait, son regard était déroutant de déséquilibre et de certitudes. Il semblait vouloir accrocher l’horizon, sans parvenir à le saisir. Malgré ces indices, son opiniâtreté finit de me convaincre… Je l’accompagnerais jusqu’à son mari !

Pensant devoir la conduire en voiture, je rentrai chez moi et demandai les clés de la voiture à mes parents. Quand ceux-ci m’interrogèrent sur mon comportement étrange — pourquoi leur fils les quittait le soir de Noël —, je leur racontai l’histoire de la vieille dame. Il se regardèrent et mirent à rire tous les deux, alors qu’une douce odeur de friture nous chatouillait déjà les narines. Il semblait qu’elle n’avait plus toute sa tête et je dus en tout état de cause la raccompagner chez elle. Je n’oublierai jamais ce moment, où je me trouvais devant sa porte, et qu’elle rentra chez elle. Sur la table de sa cuisine se trouvait un yaourt aux cerises , pas tout à fait terminé. Elle se pencha dans son frigo et se saisit du même dessert, qu’elle me tendit. Elle semblait vouloir m’inviter à une collation improvisée, autour d’un Danone hors saison. Mais je n’avais ni le temps ni l’envie de perdre ma soirée avec elle, alors qu’à seulement quelques pas de là m’attendait le meilleur moment de l’année. Elle avait si mal choisi son moment !

Je pris alors congés et rentrai chez moi. Je me replongeai, non sans un bonheur immense, dans cette maison légèrement trop chauffée, aux senteurs de Noël légèrement trop prononcées et à la musique un tantinet désuète.
Je crois que tout ce que la vieille dame cherchait, c’était un peu de compagnie un soir de fête. Elle avait, contrairement à ce que j’avais pu penser, très bien choisi sa soirée ! Tout ce qu’elle avait connu, son mari compris, avait disparu depuis longtemps. Et malgré mes interrogations, je ne sus jamais si elle était vraiment folle ou si elle avait simplement besoin de compagnie.

Quand je redescendis plus tard dans la soirée à la cave, pour chercher, que quoi nous réapprovisionner en bulles, et que j’allumai la lumière, je fus pris d’effroi en la voyant devant moi ! Elle semblait être apparue, au milieu de notre cave ! Ses grands yeux bleus m’imploraient, et elle me dit encore : « Je dois rejoindre mon mari, il m’attend… Pourriez-vous m’accompagner ? ».